Il y a des voix qui ne chantent pas, qui habitent. Celle de Catherine Ringer était de celles-là — rauque et suave à la fois, capable de passer du murmure au cri dans la même phrase, comme si elle portait en elle plusieurs vies. Cette voix s’est tue dans la nuit du 14 septembre 2026, emportée à 68 ans par un cancer foudroyant. Et avec elle, c’est un pan entier de la chanson française, insoumise et théâtrale, qui s’en va.
Une enfance qui n’obéit à aucune règle
Catherine Ringer naît le 18 octobre 1957 dans la banlieue parisienne, fille d’un père artiste-peintre — ancien déporté juif — et d’une mère architecte. De cette enfance-là, elle ne gardera pas le goût des cases : elle quitte l’école à 15 ans, se jette dans le théâtre, la danse, le music-hall, traverse les scènes parisiennes de la fin des années 1970 avec l’appétit de quelqu’un qui sait déjà que sa place n’est nulle part ailleurs que sous les projecteurs.
Marcia, l’amie qui devient une chanson
En 1976, elle rencontre Marcia Moretto, danseuse et chorégraphe argentine, auprès de qui elle étudie et se produit dans tout Paris. Une amitié artistique intense, de celles qui façonnent un regard sur la scène. Marcia Moretto meurt d’un cancer en 1981. Catherine Ringer avait alors déjà croisé la route de l’homme avec qui elle allait tout inventer — et c’est ensemble qu’ils transformeront ce chagrin en l’un des titres les plus dansants de la chanson française : « Marcia Baïla », sorti en 1984, hymne funèbre déguisé en tube de dancefloor, où la tristesse se danse au lieu de se taire. On ne compte plus les générations qui ont fredonné ce nom sans savoir qu’il portait le deuil d’une amie.
1979 : la rencontre qui donne naissance aux Rita Mitsouko
C’est en 1979 que Catherine Ringer croise Fred Chichin, guitariste et futur partenaire de toute une vie — artistique et sentimentale à la fois. De cette rencontre naissent, au tout début des années 1980, les Rita Mitsouko : un duo qui ne ressemblera jamais à rien de connu, entre rock, chanson, théâtre et une bonne dose d’irrévérence assumée. Après « Marcia Baïla », le duo enchaîne les titres devenus incontournables — « Andy », « C’est comme ça », « Les histoires d’amour finissent mal » — portés par une mise en scène et un sens du costume qui feront des Rita Mitsouko l’un des groupes les plus visuellement singuliers de leur époque.
Un fil électro que personne n’attendait
Voici un détail que peu de monde connaît, et qui parlera particulièrement à une antenne comme la nôtre : l’album « Rita Mitsouko » (1984), celui-là même qui porte « Marcia Baïla », a été produit par Conny Plank. Ce nom ne dit peut-être rien au grand public, mais dans l’histoire de la musique électronique, il pèse lourd : c’est lui qui, une décennie plus tôt, avait façonné les tout premiers albums de Kraftwerk (« Kraftwerk », 1970, et « Kraftwerk 2 », 1972), avant que le groupe allemand ne devienne le pionnier que l’on sait. Plank a aussi posé sa patte sur Can, Neu! ou Ultravox — une bonne partie de l’avant-garde électronique allemande des années 1970 est passée entre ses mains. Kraftwerk lui-même n’a jamais touché à « Marcia Baïla », mais le titre porte, sans le savoir, l’empreinte du même homme qui a mis le groupe électronique le plus influent de l’histoire sur ses rails.
Continuer quand la moitié du duo s’éteint
En novembre 2007, Fred Chichin meurt à son tour d’un cancer. Catherine Ringer s’éloigne un temps de la scène avant d’y revenir, peu à peu, portant seule ce qu’ils avaient construit à deux. Elle poursuit une carrière solo, collabore avec les membres de Gotan Project pour donner naissance au Plaza Francia Orchestra, avec qui elle publie en avril 2014 l’album « A New Tango Song Book », salué par la critique. En 2019, elle célèbre les quarante ans de sa rencontre avec Fred Chichin sur la scène de la Philharmonie de Paris — une boucle qui se referme, publiquement, avec la même liberté qu’à ses débuts.
Une liberté jusqu’au bout
Le 8 mars 2024, Catherine Ringer chante une Marseillaise revisitée lors de la cérémonie d’inscription de l’IVG dans la Constitution. Ce jour-là, elle refuse de saluer Emmanuel Macron, jugeant le geste déplacé dans un moment aussi solennel. Un dernier éclat, révélateur d’une femme qui n’a jamais chanté pour plaire, mais pour dire quelque chose — jusqu’à la dernière note.
La nuit du 14 septembre
Catherine Ringer laisse derrière elle trois enfants, tous artistes à leur tour. Sa famille l’a décrite comme une « artiste française majeure », qui a « marqué plusieurs générations par sa voix et ses chansons, sa grande liberté et sa singularité ». Emmanuel Macron lui a rendu hommage en des mots qui, pour une fois, semblent justes : « Elle avait fait de sa voix un théâtre et de chaque chanson une liberté », la décrivant comme « inclassable, irrévérencieuse, profondément française ». La présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a salué à son tour une carrière « libre, audacieuse, inimitable », en groupe comme en solo.
Sur Studio 909
Studio 909 n’est pas une antenne de rock ni de chanson française — mais la musique ne se découpe pas si simplement, et une voix comme celle de Catherine Ringer appartient à quiconque a un jour laissé une chanson lui tenir lieu de consolation. Et puis il y a ce fil discret, celui de Conny Plank, qui relie « Marcia Baïla » aux origines mêmes de la musique électronique que l’on joue ici jour et nuit. Ce soir, en son hommage, une place sera faite sur nos ondes à « Marcia Baïla » — pour se souvenir qu’une chanson née d’un deuil peut, quarante ans plus tard, continuer de faire danser ceux qui restent.
Racontez-nous en commentaire : quel souvenir gardez-vous de Catherine Ringer et des Rita Mitsouko ?


