C’est une phrase de trois lignes, noyée dans un document juridique de 26 pages, qui vient confirmer ce que les soupçons laissaient présager depuis plus d’un an : Suno a bel et bien pillé YouTube pour entraîner son intelligence artificielle musicale. Dans sa réponse à la plainte amendée déposée par les trois grands du disque, la start-up californienne écrit noir sur blanc : « Suno admet que des données audio ont été obtenues depuis YouTube pour être utilisées comme données d’entraînement à l’aide de YT-DLP. »
Un aveu tardif, mais un secret de polichinelle
L’admission n’a rien d’une surprise pour qui suit le dossier depuis ses débuts. Dès juillet 2024, un piratage informatique avait mis au jour des indices montrant que Suno puisait dans YouTube, mais aussi dans Deezer et Genius, pour constituer ses jeux de données d’entraînement. Suno elle-même avait d’ailleurs déjà évoqué ces téléchargements auprès des maisons de disques en mai 2025, en amont de toute procédure judiciaire formelle. Ce qui change aujourd’hui, c’est le cadre : l’aveu n’est plus une fuite ou une rumeur, il figure noir sur blanc dans une pièce de procédure officielle, déposée le 1er septembre 2026 devant le tribunal fédéral du district du Massachusetts, sous la houlette du juge F. Dennis Saylor IV.
Selon les éléments versés au dossier, Suno aurait eu recours aux outils open source YT-DLP et YT-DL, des logiciels permettant de contourner les protections techniques de YouTube pour extraire directement les pistes audio des vidéos hébergées sur la plateforme — une pratique communément appelée « stream ripping ».
Universal, Sony et Capitol Records à l’offensive
La procédure oppose Suno à trois poids lourds de l’industrie : Universal Music Group (UMG Recordings), Capitol Records et Sony Music Entertainment. Les trois maisons ont profité d’une autorisation obtenue le 18 août 2026 pour ajouter à leur plainte initiale un chef d’accusation spécifique de contournement de mesures techniques de protection, une violation potentielle du Digital Millennium Copyright Act (DMCA). Warner Music Group, de son côté, s’était retiré du contentieux dès novembre 2025 en trouvant un accord de licence à l’amiable avec Suno — une porte de sortie que ni Universal ni Sony n’ont pour l’instant empruntée.
Face à cette nouvelle charge, Suno ne se contente pas d’admettre les faits : l’entreprise conteste frontalement la légitimité même de la plainte. Ses avocats soutiennent que les maisons de disques n’ont pas qualité pour agir sur ce volet « stream ripping » au regard des exigences constitutionnelles encadrant ce type d’action civile. Suno va plus loin en qualifiant sa technologie de « fair use » (usage raisonnable) par excellence, arguant que le procédé d’entraînement, bien qu’invisible pour l’utilisateur final, aboutit à la création de « nouveaux produits qui ne portent, in fine, pas atteinte au droit d’auteur ». L’entreprise accuse même les labels de se livrer à des pratiques anticoncurrentielles pour prolonger un monopole sur la production et la commercialisation de la musique.
Suno change de modèle en pleine tempête judiciaire
L’aveu tombe alors que Suno tente justement de tourner la page. Quelques jours avant ce dépôt, le 9 septembre 2026, la start-up a dévoilé Suno v6, une nouvelle famille de modèles présentée comme entraînée exclusivement sur des données sous licence, obtenues notamment auprès de Warner Music Group, BMG et Believe. Trois déclinaisons ont été lancées : un modèle de base pour les utilisateurs payants, une version expérimentale baptisée v6-wild pour des résultats plus imprévisibles, et une version allégée, v6-mini, accessible à tous. Les anciens modèles, eux, sont progressivement retirés de la plateforme.
Interrogé sur cette bascule, le directeur produit de Suno, Jack Brody, a été limpide sur les motivations économiques de la manœuvre : une part importante de cette sortie consiste à créer de nouvelles sources de revenus pour les ayants droit et les artistes, via des mécanismes de remix avec opt-in et un nouveau programme de partenariat avec les labels.
Reste que ce virage vers des données sous licence ne protège en rien Suno des conséquences de ses pratiques passées. Les modèles précédents, ceux visés par la plainte, ont bien été entraînés avec les contenus obtenus via YouTube — et c’est précisément ce que l’entreprise vient d’admettre devant la justice. La date limite pour l’instruction des faits dans cette affaire est fixée au 30 septembre 2026, ce qui laisse présager de nouveaux rebondissements dans les prochaines semaines.
Un dossier qui s’accumule pour Suno
Cette admission s’inscrit dans un contentieux plus large qui n’a cessé de s’épaissir depuis 2024. Sony, Universal et Warner avaient initialement attaqué de concert Suno et son concurrent Udio pour entraînement non autorisé sur des œuvres protégées. En juillet 2026, Suno avait déjà essuyé un revers significatif en Allemagne, où la société de gestion collective GEMA a obtenu gain de cause dans une affaire portant elle aussi sur l’utilisation de données non licenciées pour l’entraînement de l’IA. Des artistes, dont Jason Isbell, ont par ailleurs engagé des poursuites distinctes concernant l’utilisation non autorisée de leur identité vocale et de leur style.
L’affaire illustre une tension désormais classique dans l’écosystème de l’IA générative musicale : d’un côté, des entreprises qui cherchent à négocier des accords de licence pour légitimer leurs futurs modèles ; de l’autre, un passif juridique construit sur des pratiques d’entraînement bien plus opaques, qui continue de les rattraper devant les tribunaux.
Article préparé à partir des informations publiques disponibles au 20 septembre 2026 (Music Business Worldwide, DJ Mag, NME, TechCrunch). Le dossier étant toujours en instruction, il est recommandé de suivre son évolution auprès des sources citées.


